Elle avait bu l'eau d'un puits : condamnée à mort au Pakistan pour blasphème, Asia Bibi a été acquittée

Ouest-France s'était engagé pour la libération de cette chrétienne, détenue dans des conditions indignes depuis près de dix ans. Accusée de blasphème, elle risquait la mort.

« Il faut sauver Asia Bibi. » Le 14 juin 2011, Ouest-France publiait un éditorial, signé Jeanne Emmanuelle Hutin, pour réclamer la libération de la chrétienne Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème en 2010 et détenue au Pakistan dans des conditions inhumaines.

Son crime ? Avoir bu l'eau d'un puits dans un gobelet, dans le petit village d'Ittan Waki, au Pendjab, ce qui avait déclenché une dispute avec une musulmane. Une foule en furie avait réclamé sa mort, accusant cette mère de cinq enfants, ouvrière agricole, d'avoir insulté Mahomet.

« Je vais sortir ? Ils vont vraiment me laisser sortir ? »

Ce mercredi 31 octobre, la Cour suprême du Pakistan prononcé l'acquittement d'Asia Bibi. « Elle a été acquittée de toutes les accusations », a déclaré le juge Saqib Nisar lors de l'énoncé du verdict, ajoutant qu'Asia Bibi, qui se trouve actuellement incarcérée dans une prison à Multan, allait être libérée « immédiatement ».

L'avocat de Mme Bibi, Saif-ul-Mulook, a aussitôt appelé sa cliente au téléphone pour lui annoncer la nouvelle depuis le tribunal. « Avez-vous entendu que vous êtes un être humain libre à présent ? Vous pouvez prendre votre envol et aller où vous voulez », lui a-t-il dit.

« Quoi ? vraiment ? Je ne sais pas quoi dire. J'avais rêvé que les murs de la prison s'effondrent », lui a-t-elle répondu avant de se répandre en remerciements. « Je n'arrive pas à croire ce que j'entends. Je vais sortir ? Ils vont vraiment me laisser sortir ? », a-t-elle ensuite dit au téléphone.

En pratique, la libération d'Asia Bibi pourrait prendre plusieurs jours en raison de procédures bureaucratiques, a indiqué l'avocat.

Le Pakistan est divisé

Au Pakistan, l'histoire de cette chrétienne d'origine modeste divise fortement l'opinion et des manifestations ont débuté mercredi, après l'annonce de l'acquittement d'Asia Bibi.

Le blasphème est un sujet extrêmement sensible dans ce pays très conservateur où l'islam est religion d'Etat. La loi prévoit jusqu'à la peine de mort pour les personnes reconnues coupables d'offense à l'islam.

Un ancien gouverneur du Pendjab, Salman Taseer, qui avait pris sa défense, avait été abattu en plein coeur d'Islamabad en 2011 par son propre garde du corps. L'assassin, Mumtaz Qadri, a été pendu début 2016.

Les défenseurs des droits de l'Homme voient en Asia Bibi un emblème des dérives de la loi réprimant le blasphème au Pakistan, souvent instrumentalisée, selon ses détracteurs, pour régler des conflits personnels.

Les magistrats menacés par les islamistes radicaux

Lors de l'examen de son recours début octobre, les juges de la Cour suprême avaient semblé s'interroger sur le bien-fondé de l'accusation.

« Je ne vois aucune remarque désobligeante envers le Coran dans le rapport d'enquête », avait observé le juge Saqib Nisar, tandis qu'un second juge, Asif Saeed Khan Khosa, relevait plusieurs points de non-respect des procédures.

Des islamistes radicaux avaient menacé publiquement les trois magistrats s'ils prononçaient l'acquittement.

« Les musulmans pakistanais prendront les mesures adéquates face aux juges (...) et les conduiront à une fin horrible », avaient fait savoir des responsables du Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP), un groupe religieux extrémiste devenu parti politique, qui fait de la punition du blasphème sa raison d'être. « Les adorateurs du Prophète ne reculeront face à aucun sacrifice », avaient-ils lancé.

Un avenir loin du Pakistan ?

En cas de libération, « Asia ne peut pas rester (au Pakistan) avec la loi » sur le blasphème, avait estimé début octobre son mari Ashiq Masih, accueilli à Londres par l'ONG catholique Aide à l'Église en détresse (AED).

« Pour nous, la vie au Pakistan est très difficile, nous ne sortons pas de chez nous, nous sommes très prudents », avait souligné sa fille Esham.

« Je serai très heureuse le jour où ma mère sera libérée, je la prendrai dans mes bras, je pleurerai de la retrouver », avait-elle ajouté.

Citoyenne d'honneur de la ville de Paris

Asia Bibi, dont la porte-parole mondiale, Anne-Isabelle Tollet, est originaire de la Sarthe, a reçu le soutien de nombreuses personnalités dans son combat pour la liberté : la maire de Paris Anne Hidalgo avait réclamé sa grâce et l'avait élevée en 2015 au rang de citoyenne d'honneur de la ville, et les papes Benoît XVI et François se sont penchés sur son sort.

in Ouest France