La preuve principale de l’accusation portée contre elle est "inadmissible" , et sa condamnation doit "être annulée", affirme Saiful Malook, un expert de la loi islamique.

Saiful Malook, 60 ans, est l’un des avocats d’Asia Bibi, condamnée à mort pour blasphème en novembre 2010. Cet avocat est musulman et il pourrait être la clé pour faire libérer la chrétienne dont le sort reste suspendu à un fil tant la situation paraît bloquée et son état de santé de plus en plus précaire.

Un jugement, entaché "d’évidentes irrégularités"

Depuis la sentence confirmée par la Haute Cour de Lahore en 2014, et remise en question par les défenseurs de la jeune chrétienne qui ont déposé un ultime recours devant la Cour suprême, l’affaire Asia Bibi semble ne pas se débloquer malgré de nouveaux témoignages apportant des preuves de son innocence (Aleteia). Saiful Malook est le seul à représenter officiellement la jeune chrétienne devant la Cour suprême, à cette troisième et dernière étape de la procédure judiciaire, et ultime chance pour elle d’échapper à la pendaison. Dans un entretien exclusif au site italien Vatican Insider, il confie avoir pris la décision de défendre la jeune chrétienne en souvenir de l’assassinat du gouverneur musulman du Pendjab, Salman Tasser, tué en 2011 pour ses prises de positions libérales, notamment contre la loi sur le blasphème, et après avoir pris la défense d’Asia Bibi et être allé la voir.

La stratégie de l’avocat – qui est aussi un expert en loi islamique – part d’un vice de procédure constaté dans le jugement, entaché "d’évidentes irrégularités" et fondé sur des preuves "douteuses et contradictoires". Saiful Malook dit croire en la justice et pour lui "l’affaire Asia Bibi n’est pas une affaire de religion mais de justice", une justice qui dans ce cas-là, présente des lacunes. "J’ai bien étudié le dossier et je crois que les conditions sont favorables à l’accusée", souligne l’avocat, après avoir examiné toutes les preuves qui ont motivé sa condamnation à mort. "Ce n’est pas à moi de dire si Asia est innocente ou pas, ajoute-t-il, mais j’affirme avec force que les preuves apportées contre elles sont absolument insuffisantes."

Deux principaux points faibles

Saiful Malook a repéré deux grands "points faibles" : le premier concerne les cinq jours écoulés entre le moment des faits et le moment où la plainte a été faite à la police. "Un des principes fondamentaux de la justice pénale, au Pakistan mais pas seulement, est celui de la rapidité à porter plainte, souligne-t-il. S’il y a retard, la preuve présentée doit être mise en doute, c’est un principe incontournable, car le temps qui s’est écoulé est considéré comme une occasion pour monter de fausses preuves". Ce principe est réaffirmé par la Haute Cour dans de très nombreux cas. Or, la Haute Cour de Lahore, lors du procès en appel, a "inexplicablement" considéré "utile" ce retard pour "compléter et vérifier" les accusations. "En justice pénale, ceci est absolument incorrect", insiste l’avocat.

Le deuxième point faible, selon Saiful Malook, touche la loi islamique proprement dite : à partir du moment où Asia Bibi est condamnée pour offense au prophète Mahomet, il faut considérer la faute comme une faute de type "hadd", c’est-à-dire "un crime commis contre Dieu Lui-même" dont les peines légales sont prescrites, dans le Coran, par Lui-seul. "Quand on entre dans ce domaine, précise l’avocat, on s’aperçoit que, selon la loi islamique, les témoins qui dénoncent les faits doivent être examinés par l’intermédiaire d’une troisième personne et doivent, pour être crédibles, être jugés totalement 'purs', c’est-à-dire ne jamais avoir commis de péché durant toute leur vie." Si la Cour n’avance pas dans cette voie et ne fait pas toutes ces vérifications concernant les deux femmes qui accusent Asia Bibi, les preuves ne peuvent figurer dans l’acte d’accusation.

Un acquittement complet et une libération possibles

Même si Asia Bibi se trouve dans le couloir de la mort, l’avocat pakistanais croit en "un acquittement complet et à sa libération" : la preuve principale de l’accusation est selon lui "inadmissible", et sa condamnation doit "être annulée". Il espère même que sa cliente sera acquittée et libérée sans nouveau procès. Si l’issue devait être négative, un autre recours demandant "une révision du verdict" pourra être fait à la Cour suprême, comme le prévoit la Constitution du Pakistan, a-t-il précisé.

Isabelle Cousturié, le 25.06.2015

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